Pour que le conte prenne son envol...

Les Productions Cormoran


La reine cormoran

Par FX Liagre

Quoi de plus naturel que de faire figurer un conte sur cet auguste animal sur notre site ?

Il y a bien longtemps, dans un temps qui n'est pas le vôtre, dans un temps qui n'est pas le mien, car si ce temps était le vôtre, vous feriez encore plus pitié à voir que le jour ou vous êtes rentrés chez vous, après avoir... mais non, il vaut mieux pour tout le monde que je n'en parle point ici.

Et si ce temps était le mien, c'est à la maison de retraite et non chez moi, que je vous aurais convié à prendre non un repas bien arrosé mais juste un verre d'eau (et 2 viagra ?...).

Dans ce temps là vivait, dans un pays aussi lointain que le jour de ma fortune, un roi, qui cherchait à se marier. Non qu'une épouse ne lui manquât tant que cela, mais plutôt pour éviter une OPA hostile menée par les royaumes voisins sur les conseils de cabinets internationaux spécialisés en fusion/acquisition de royaume...

Après moult péripéties que je tairai ici, le roi finit par mettre la main sur la perle rare. Belle comme le jour, avec un cou plus long et plus fin que celui de la reine Edith, de bonne lignée (ce qui est plus important qu'il le paraît quand il faut visiter ou recevoir la belle-famille...), intelligente en diable (ce qui est plutôt normal, de la part d'une femme, créature du diable comme tout bon crétin chrétien le sait). Et particulièrement avide de lui démontrer sa parfaite maîtrise des 112 positions et 942 variantes de l'art de faire des héritiers (la future reine ayant été élevée dans un château ou l'on ne badinait pas avec les principes, et maîtrisait son Kama Soutra sur le bout des doigts, de main comme de pied).

Or donc, voila un heureux homme, dites-vous ? Las, que nenni mes doux sires... 

C'est que, dans mon récit, j'ai pour le moment omis de préciser à quel point la belle était coquette...

Notre roi n'y vit au commencement que des avantages : la coquetterie de la reine - et le résultat extraordinaire de beauté et de séduction qui en résultait - lui valait envie et jalousie de tous ses collègues - ce qui est souvent ce que cherche tout jeune mari. Sauf que, sauf que...

Un jour le roi décida d'aller pêcher sur le lac qui faisait face à son château. Activité saine, en pleine nature, rien à redire. Et comme c'était un bon époux, il convia la reine à l'accompagner. 

Mais cette dernière était dans un mauvais jour.

Elle commença par se renfrogner, puis, devant l'insistance du roi, se laissa aller à sa rancœur. Qui pour avoir été jusque là dissimulée, n'en était pas moins grande. 
- Pêcher ? 
- Oui, ma mie...
- Ou plutôt, vous regarder pêcher, c'est cela ?
- C'est cela mon amour.
- Ah, c'est bien ma chance, moi qui suis du meilleur sang, qui ai été élevée par les meilleurs précepteurs, qui aurait pu prétendre à un mariage royal...
- Mais, ma mie, ce fut le cas ! je suis roi et vous êtes reine !...
- Reine ? REINE ??? Reine de l'ennui, voila ce dont je suis reine. Rien à faire dans ce château perdu qui est le vôtre. Rien d'autre à faire que de m'écouter pousser les poils des jambes alors même que Gillette n'inventera son rasoir "Lady" à 3 lames que dans plusieurs centaines d'années...
- Mais, ma reine...
- Oh, je sais ce que vous allez me dire. Les fêtes, les réceptions...
- Justement, je...
- Justement rien du tout ! Dans le château de mon père même la pire des souillons organisait des réceptions dépassant en faste les minables soirées pour paysans bouseux que vous appelez ici des "réceptions" !
- Madame, je ne vous permets pas de...
- De rien du tout ! Je ne le sais que trop bien ! Même le personnel qui m'est affecté est trop vulgaire pour que je puisse seulement songer à y trouver un amant.
- Encore heureux !
- Pour vous peut-être ! En tout cas, moi qui rêvais de la cour de l'empereur, me retrouver enterrée vivante dans ce trou du cul du monde des contes (vous l'aurez remarqué, en dépit de son éducation, la reine se laissait parfois aller à des écarts de langage...), c'est par trop déprimant. 

La couleur du visage du roi commença de changer. Entendre qualifier de la sorte son royaume et son château, voila qui ne le mettait pas vraiment de bonne humeur... mais la reine continuait ses jérémiades.

- Quand je pense que sur la seule foi des récits sur mon physique, des propositions de mariage avaient été faites à mon père en provenance des contrées les plus lointaines, venant même de rois vivant dans d'autres contes... Et je me retrouve ici, épouse d'un roi paysan qui ne trouve rien de mieux pour me distraire que de me proposer de le regarder pêcher...
- JUSTEMENT. Nous allons donc aller pêcher et cesser la cette inutile conversation qui... (le roi est maintenant tout rouge)
- Ah, pauvre de moi. 
- Ma reine... (le roi prend un drôle d'air)
- Quand je pense qu'il me suffisait de paraître avec un collier de diamants autour du cou...
- MA REINE... (le roi a de la boucane qui commence à lui sortir par les oreilles)
- ...pour que les ennemis de mon père déposent les armes...
- MA REINE NOUS ALLONS PÊCHER ! (le roi ressemble à une locomotive à vapeur dont la soupape est bouchée)
- ...et viennent se prosterner à mes pieds en demandant merci...
- AH OUI ? (le roi... Bah, imaginez vous même à quoi il ressemble maintenant !)
- Parfaitement. Mais vous ne pouvez pas comprendre cela...
- EN EFFET. (le roi - prenant sur lui - ressemble à nouveau (à peu près) à lui-même, mais avec une lueur rouge dans les yeux qui laisse présager le pire)


Oubli regrettable que je comble derechef : le roi - vieille coutume familiale - pratiquait la magie noire pendant ses heures creuses...

Empli d'une colère froide que les attaques de son épouse envers son royaume et lui-même avait progressivement amenée sous le point de congélation de l'hydrogène, il fit une passe magique, à l'issue de laquelle son épouse se retrouva figée et muette.

Puis une deuxième passe, et la reine se transforma en oiseau. En autruche, précisément. Mais le roi changea d'avis, et après avoir essayé le dodo (3ème passe magique), l'étourneau (4ème), ...l'archæoptéryx (8ème), le phénix (nième passe magique), le roi finit par se lasser de ce petit jeu, et la transforma une dernière fois. En cormoran. Le collier de diamants qui ornait le cou de la reine ne résista pas 
à une telle concentration de magie, et se transforma lui aussi- après moult grésillements et fumerolles - en un simple anneau de bois. Ce qui donna une idée au roi.

- Ma mie, cette trop longue discussion nous a amenés bien près de l'heure du repas. Gageons que sous votre nouvelle apparence, vous saurez nous fournir en poissons. Mais votre égoïsme m'apparaissant dorénavant dans tout sa force, je crois que je vais fixer une corde à votre collier, pour m'assurer que nos cuisines verront la couleur dudit poisson, et pas seulement son odeur sur votre plumage !

Et c'est depuis ce temps la que la reine et ses descendants sont condamnés à la triste vie des cormorans pêcheurs, plongeant sans cesse pour attraper le poisson, mais incapable d'en avaler la moindre bouchée dès que leur maître tire sur la longe accrochée à leur collier de bois.

Euh... La reine et ses descendants ??? Ben... oui. On a beau être roi (et un peu sorcier), on n'en est pas moins homme, avec certains besoins à satisfaire... Et le roi, après mûre réflexion, ayant conclu que son épouse était bien mieux sous sa forme d'oiseau, avait décidé de l'y maintenir. Mais, une peu de tendresse de temps en temps ne fait de mal à personne... Et une bonne connaissance du Kama Soutra jointe à un esprit ouvert et une grande souplesse permettent de dépasser certaines petites difficultés.

Et puis au moins, maintenant, elle l'accompagne à la pêche sans chialer !


Conte du XVIIIème siècle, écrit entièrement à la main. (eh, tu crois que le clavier il bosse tout seul !?) 
(XVIIIème siècle avant le couronnement de Zorgl 1er, empereur de la galaxie. )
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